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Ces accusations d’agression sexuelle qui inondent les médias (10/12/2017)

Les accusations de viol, harcèlement sexuel, qui inondent les médias me procurent un profond malaise. Je réalise bien que ces accusations puissent venir d’une parole qui se libère, et qu’elles permettent aux victimes d’un traumatisme (d’autant plus profond si l’agression a été commise par un professeur sur son jeune élève !) de redresser la tête, de retrouver leur dignité et éventuellement confiance en elles.

 

Je dis ”éventuellement”, car un procès, qui aboutirait à un non-lieu pour l’agresseur, peut raviver un sentiment d’échec et d’injustice, et faire revivre une humiliation ou une honte d’avoir subi, une fois encore, une violence sans pouvoir se défendre, et d’être à nouveau traité en objet qui ne peut se faire entendre. Or, il faut être conscient qu’il sera difficile pour un juge (sauf si l’accusé est un prédateur notoire, et que des dizaines de langues se délient) de condamner l’inculpé d’un délit aux traces ténues, et qui remonterait à plus de trente ans.

Assurément, si je saisis le ressort de ces vagues de dénonciations, je ne les approuve pas et je crains même qu’elles produisent des effets inattendus et néfastes.

En effet, ce mode de délation qui prend - via les réseaux sociaux - une dimension planétaire est insupportable. Cette chasse aux sorcières (ou plutôt chasses aux sorciers !), relayée par la Presse, y compris des médias du service public dont la mission première devrait être d’informer et d’œuvrer pour notre démocratie, est grave. Notre système démocratique repose sur des institutions, parmi lesquelles l’institution judiciaire qui, rappelons-le, octroie à chacun la présomption d’innocence.

Comment des journalistes peuvent-ils ne pas adopter un minimum de déontologie et des précautions rédactionnelles et devenir les vecteurs de lynchages publics ?

A cet égard, j’ai été tout particulièrement choquée par l’article « Accusé de viol et professeur à l’EPFL » dans Le Temps (du vendredi 6 décembre). Suite aux accusations de Kimberly Latta envers son professeur de l’Université de Standford (le journal rapporte qu’elle aurait eu « une troublante idylle », il y a 32 ans, avec son professeur), ce dernier a droit, dans un article qui occupe presqu’une page du journal, à sa photo, son nom et des éléments biographiques qui débordent jusqu’au frère !

Puis, les raccourcis de pensée et les généralisations se poursuivent. On peut lire : « l’affaire M… (je tairai, ici, le nom du professeur) demeure néanmoins révélatrice du malaise qui pèse sur les femmes dans les milieux académiques… ». C’est un peu court !

Est-ce vraiment le milieu académique qui génère un malaise sur les femmes ? Non, à cet égard, toute femme ou tout homme qui se trouve dans une position de subordonné peut devenir la victime de celui ou celle qui occupe un poste de pouvoir. Sur ce point, les femmes ne font pas exception. Elles sont tout aussi capables et sciemment, lorsqu’elles occupent un poste de pouvoir, d’abuser et d’exercer même un harcèlement sexuel pour (excusez l’expression triviale) “se taper un mec” ! Dans La Plaisanterie (ou Risibles amours ?), Kundera a très bien décrit comment une femme, qui occupait la plus haute fonction d’une commission disciplinaire communiste (qui pouvait décider d’envoyer l’ennemi du peuple au goulag) assouvissait ses désirs sexuels.

Vous l’aurez compris : ce qui me déplaît dans cette vague de délations, c’est, outre la méfiance généralisée qu’elle alimente envers les hommes (au point qu’un homme et une femme n’oseront plus prendre seuls un ascenseur), elle pose toujours les femmes en victimes, et qu’on s’évite ainsi de penser les rapports de pouvoir. Or, je le redis, tout pouvoir peut devenir coercitif et violent lorsque celui ou celle qui le détient en abuse.

Il s’agit aussi de rappeler que la liberté a toujours un prix, et qu’elle se paie parfois très cher. Des Soljenitsyne ont préféré être déporté en Sibérie plutôt que de se plier à la dictature de Staline. Alors que des employés, artistes, doctorants osent aussi refuser de se soumettre et de s’allonger devant leur supérieur hiérarchique, quitte à sacrifier leur carrière. Avec cette opinion, je réagis à l’article dans Le Temps de ce vendredi, qui pour expliquer le malaise du monde académique écrit : « …entrer en conflit avec son directeur de laboratoire revient souvent à un suicide professionnel ».

Ce propos ne concerne, en aucun cas, les victimes de viols, délit pénal extrêmement grave et plus obscène encore lorsqu’il est commis sur des mineurs abusés par leurs professeurs. Là, il s’agit de prendre toutes les mesures pour que la justice se fasse. Et, surtout, il faut informer, faire des campagnes de prévention contre le viol, répéter, rappeler, créer des lieux de parole et d’écoute pour inciter les victimes à ne jamais se sentir coupables afin qu’elles osent parler et déposer plainte le plus rapidement possible.

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