Code de suivi Google

Faire connaître le « cancel », quartier juif médiéval de Genève

Imprimer

Genève possède des pans d’histoire extraordinaires, insuffisamment valorisés. Il est vrai que, dans la Rome protestante, on croit souvent que l’histoire de Genève commence avec la Réforme. La motion (M-1250) de M. Thévoz : « Pour que Genève honore la mémoire de l’un des plus vieux ghettos d’Europe », étudiée au sein de la Commission des arts et de la culture (CARTS) de la Ville de Genève, est un aiguillon bienvenu pour (re)visiter notre histoire.

Néanmoins, faire un travail de mémoire est chose périlleuse !

Or, prétendre que le quartier juif médiéval de Genève, nommé « cancel », fut « l’un des plus vieux ghettos d’Europe » voire « le plus vieux ghetto du monde », est une erreur historiographique, qui malheureusement circule sans retenue.

Comme l’a rappelé, à la CARTS, M. Franco Morenzoni, médiéviste, Professeur à l’Université de Genève, on ne dispose que de peu d’éléments sur le quartier juif de Genève. La présence des juifs est attestée par des sources, dès la fin du XIIIe siècle. Cette petite communauté juive semble devenir plus importante à la fin du XIVe siècle, lorsque les juifs sont chassés du royaume de France. C’est en mai 1428 que date la première mention d’un « cancel », situé à la Place du Grand-Mézel, et qui sera une mesure coercitive pour les juifs, obligés d’intégrer cette juiverie. Néanmoins, la question de savoir si la juiverie de Genève fut un quartier fermé est épineuse. Si les statuts de 1430 indiquent bien une volonté de créer un quartier juif fermé, on ne sait pas si ces mesures ont été appliquées. En revanche, on sait que le « cancel » a duré jusqu’en 1490, année où les juifs sont expulsés de Genève pour ne pouvoir y revenir que trois siècles plus tard !

Quant au terme « ghetto », si chargé (qui renvoie aux ghettos de Venise et de Varsovie), ce mot, qui n’existait pas au Moyen Âge, ne reflète pas la réalité médiévale. Cet anachronisme doit être banni du contexte genevois, car il nuit au travail de mémoire. Aussi, cette motion, acceptée par la majorité des commissaires de la CARTS, a été amendée. Amendement qui stipule d’honorer l’histoire de ce cancel d’une manière factuelle (sans le nommer « ghetto ») et dans le contexte européen du XVe siècle.

L’histoire n’a pas à apporter un récit policé aux écheveaux du passé, mais bien plutôt de nous surprendre et de provoquer la pensée. Marquer une ville avec ses repères historiques est donc important. C’est pourquoi, j’ai déposé la motion (M-1372) : « Un parcours urbain pour notre passé ». Celle-ci demande aux autorités de créer avec d’éventuels partenariats public-privé des supports (panneaux, poteaux ou autres) où des textes en français et en anglais, accompagnés d’images, permettraient grâce à une technique numérique de découvrir des lieux emblématiques de notre Cité, de mieux connaître notre passé et d’approfondir certains faits historiques parmi lesquels le « cancel » aurait évidemment une place.

Ce « parcours urbain pour notre passé », en valorisant notre histoire, nous permettra de nous frotter à des récits insolites, de nous étonner et peut-être de nous ouvrir à l’Autre.

 

Ce billet a été publié, le 20 février 2019, sous le titre « Un lieu mémorable mais pas un ghetto », dans le Face-à-Face de la Tribune de Genève, intitulé : « Quartier juif à l’honneur ». En préambule, le journaliste écrit : « Le Conseil municipal de la Ville de Genève s’est penché longuement sur le passé d’un coin de la Vieille-Ville où la communauté juive résidait au Moyen Âge. Une motion demande au Conseil administratif d’honorer ce passé par un signe tangible. Deux conseillers municipaux expliquent leur vote. L’une soutien la motion dans sa dernière version amendée (sans le mot ghetto), l’autre s’est abstenu. »

                                               

 

 

Commentaires

  • Et les bains coquins médiévaux de la rue des étuves???

  • Si ma motion « Un parcours urbain pour notre passé » se concrétise et s’allonge au-delà de la Vieille Ville, les bains de la rue des Étuves méritent d’être cités bien sûr !

  • Pour ce qui est des Rues-Basses l'historien André Corboz avait écrit dans les années 1960, dans la revue (Architecture Formes Fonctions) qu'à Genève on avait démoli avec méthode, "mieux" que dans une ville bombardée! En effet tout le tissus médiéval des Rues Basses et de Saint Gervais à été détruit entre 1900 et 1980, toutes les petites venelles tortueuses et les cours intérieurs que l'on voit à La Maison Tavel, sur les magnifiques photos de Frédérique Boissonnas! C'était nos traboules à nous, les touristes s'en régaleraient comme ils se régaleraient de nos petits trams, et des 2 petits trains du Salève!!!! Ces numéros de la revue d'architecture sont visibles à la Bibliothèque d'Art et d'Archéologie, enfin si elles n'ont pas été jetées! Cette bibliothèque ressemble plus à un "funérarium/crématorium qu'à une bibliothèque aujourd'hui!

  • Merci pour ces informations ! Oui effectivement, Genève a connu à une certaine période une frénésie pour se « moderniser » qui a détruit des témoignages du passé et surtout ceux du Moyen Âge.

Les commentaires sont fermés.