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25/04/2016

Réconfort des mots…

A notre époque plombée par des disputes surréalistes (ou obscurantistes) comme sur le droit ou non d’autoriser un élève à ne pas serrer la main d’une femme (fût-elle son enseignante !), quel bonheur de suivre dans « La Grande Librairie » de beaux débats. François Busnel, recevait, il y a une quinzaine de jours pour une émission « Spéciale langue française », des invités truculents. Parmi eux, je citerai l’inénarrable passionné de lettres, Bernard Pivot et Hélène Carrère d’Encausse, historienne, professeur… membre de l’Académie française dont elle est le secrétaire perpétuel depuis 1999, et qui conjugue élégance et intelligence.


Sur le plateau de télévision, ce soir-là, le verbe est mis à l’honneur et entre en scène avec brio. Lorsque le journaliste, s’adressant à Hélène Carrère d’Encausse, lui demande s’il doit la nommer Madame le Secrétaire perpétuel de l’Académie française ou Madame la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française, cette dernière est catégorique et répond : « Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie française parce que c’est une fonction et les fonctions sont invariables ».

Quel réconfort que les mots ne soient pas de petits soldats à mettre au garde à vous de nos idéologies ! A Genève, pourtant, les Socialistes avec comme figure de proue Mme Salerno ont pris en otage les mots et fait du langage dit “épicène” leur campagne contre le sexisme. Ces va-t-en-guerre ne comprennent pas que cet impérialisme envers la langue puisse éveiller tant d’opposition. Il faut dire que, pour eux, refuser de hacher les mots ou de faire bégayer la langue française en accordant les mots au masculin pour les décliner ensuite au féminin (en disant, par exemple, « les habitants et les habitantes… ») est une attitude machiste et rétrograde. A cet égard, pour apporter une précision sur le sujet, j’aimerais ajouter que la doxa socialiste est devenue encore plus stricte.

Désormais, un locuteur respectueux du langage qui ne doit pas discriminer doit commencer par le féminin. Aussi, dans le fascicule sur la formation continue, distribué aux employés municipaux du Département de Mme Salerno, la magistrate donne son message en employant la formule : « Chères collaboratrices, chers collaborateurs… ». Evidemment, parmi les offres, on trouve une formation sur « Comment écrire épicène » pour « prendre conscience de l’importance de rédiger des textes intégrant femmes et hommes ». Est-il besoin de signaler qu’à Genève, le langage épicène est une obligation administrative ? Aussi, entend-on cette affreuse expression : « la maire de Genève » au lieu de « Madame le maire ». La première fois que j’ai entendu cette tournure, je me suis demandé qui pouvait bien être cette « mère » de Genève. Je connaissais la Mère Royaume, mais pas la Mère de Genève. Et, comme les gardiens de la révolution de la langue n’ont féminisé que l’article sans juger nécessaire de féminiser le nom en proposant, par exemple, “la mairesse” de Genève, la confusion entre ces homonymes persiste !

Enfin, cela étant, comme l’a si bien articulé Mme Carrère d’Encausse, « tout ce qui est autoritaire, tout ce qui est administratif est épouvantable ».

Mais, heureusement, les mots résistent, car la langue a une vie propre à laquelle on ne peut rien. On essaie de forcer les mots. Certains mots se féminisent et passent tout seul comme « la Ministre ». Des usages s’instaurent, mais d’autres se cabrent et on ne sait pas pourquoi.

Pareil pour l’orthographe ! Alors que la France a écarté la réforme de l’orthographe de 1994 (et en dépit de récentes affirmations, les éditeurs d’ouvrages scolaires, au vu des réactions virulentes du peuple français, ne l’appliqueront pas non plus à la rentrée 2016), Genève et le canton de Vaud l’ont imposée dans les écoles primaires, il y a bientôt vingt ans ! Assurément, cette réforme s’est révélée dévastatrice dans la mesure où elle a eu pour effet de créer des confusions tant pour les élèves que pour les enseignants, et de discréditer l’enseignement. La dispersion est telle que le libellé des épreuves cantonales de français doit être corrigé par les quelques “experts” de cette “nouvelle” orthographe ! Enfin, une orthographe pas si nouvelle que ça, puisque, comme l’a relevé Hélène Carrère d’Encausse, en 1904 déjà, il y a eu un projet similaire d’une réforme de l’orthographe avec la suppression des accents circonflexes, des trémas ainsi qu’une modification orthographique de certains mots difficiles comme le mot “oignon”.

La réforme a fini dans un tiroir ! Les mots ne sont pas des objets amorphes et corvéables à merci ! Ils ont une vie propre et doivent être apprivoisés. Comme le formulait si savoureusement Bernard Pivot, « les mots n’arrivent pas à la même vitesse. Certains, comme le diable, bondiront tout de suite, ce sont des m’as-tu-vu. D’autres sont plus discrets et se cachent dans le dictionnaire ou l’ordinateur. Ce sont souvent les meilleurs, les plus justes, il faut aller les chercher…».

S’il est juste de jouer avec les mots, car si on ne joue pas avec les mots, ce sont les mots qui se jouent de nous, vouloir plier la langue, la forcer, la mettre sous tutelle, la violer à coups de décrets, révèle le rapport que l’on a avec ses contemporains et le type de société que l’on rêve de bâtir…

Toutes les tyrannies commencent par un redressement du langage. On persécute les mots avant de déporter ou d’exécuter les insoumis, les dissidents, les poètes et les “anormaux” !

Merci donc à Bernard Pivot, à Hélène Carrère d’Encausse et à tous ceux qui nous rappellent que, pour penser, il faut jouir de la langue, la traiter en amie avec élégance en sachant qu’elle nous échappera inexorablement… et, c’est tant mieux !

 

 

 

 

 

Sur le sujet, d’autres billets à lire sur mon blog :

 

Le DIP et les mots écorchés

Les Socialistes, les mots et l’armée

Langue et usages

Lueur de bon sens au DIP

 

 

Commentaires

Ce langage épicène est un massacre de la langue. Une sorte de "langue de chiottes", pardonnez-moi l'expression, une langue triturée au rabais, sans égard pour la lisibilité, pour la fluidité qui facilite la compréhension d'u discours, pour les écrivains qui influent sur la langue. Une décision autoritaire d'une ministre idéologue.

Je vois certains blogueurs faire usage de cette déformation administrative de la langue, surtout des hommes d'ailleurs: de bons petits soldats.

Je fais volontiers usages de la formule que vous citez: « les habitants et les habitantes… ». Un peu plus longue, mais tellement plus élégante pour les yeux et les oreilles (tiens, il n'y a pas de forme orale du langage épicène... Ils n'ont quand-même pas osé...). Et parfois je commence par le masculin, d'autres fois par le féminin, pour ne pas faire de jaloux!!!
:-)

Écrit par : hommelibre | 26/04/2016

John, jette un oeil sur les originalités de Pascal Hollenweg. Il réinvente le langage épicène d'une manière tout à fait séduisante et presque humoristique.

Écrit par : Pierre Jenni | 26/04/2016

@ Hommelibre,

Merci pour votre commentaire !
Non seulement le langage dit épicène est une maltraitance de la langue, mais encore, il donne l’opportunité aux enragés de cette sorte de dialecte de traiter le langage d’une manière arbitraire et dictatoriale, occultant que la langue est un héritage. Ils féminisent certains mots bizarrement et omettent de masculiniser d’autres. A-t-on déjà entendu lors d’un défilé dire que les “mannequinnes” sont trop maigres.
La langue évolue bien sûr, mais jamais avec des diktats. Mais, certains veulent contrôler tous les aspects de la vie. Et, le verbe est sans doute ce qu’il y a de plus intime dans l’humain d’où l’obsession des tyrans de prescrire des codes langagiers !
Cette culture de surveillance au nom d’une transparence (ou du “vivre ensemble”) a été bien décrite par Orwell déjà en 1949.

Écrit par : Michèle Roullet | 26/04/2016

Je trouve curieux que l'on dise une docteure alors que son synonyme médecin n'est jamais médecine...

Comme vous je trouve qu'en affublant le féminin à "maire", on tombe très vite dans la vulgarité puisqu'on ne peut s'empêcher de comprendre "la mère telle ou telle..."

Et si j'étais la personne en question je m'intitulerais "l'amère telle ou telle"...

Et quand, par extraordinaire, je croise une girafe, je me demande à chaque fois comment s'appelle le mâle...

Mais, en héraldique - provocante exception ? - l'aigle est du genre féminin.

La langue évolue, heureusement. Je ne suis pas sûr, toutefois, que ceux qui veulent la corseter évoluent au même rythme.

Écrit par : Michel Sommer | 26/04/2016

Merci M. Sommer,

D’accord avec vous, certains, qui plient et corsètent la langue pour en faire leur arme idéologique, n’évoluent pas du tout même tant ils sont corsetés par leur combat qui en dit long sur eux-mêmes et leur incapacité à faire avec l’Altérité. Car la langue sera toujours la plus forte, celle qui échappe, qui jubile, qui écume… Souvenez-vous comme les blagues (toujours véhiculées par les mots…) fleurissaient dans le bloc soviétique !
Heureusement, les mots résistent et, comme se demandait l’autre soir Bernard Pivot, que doit-on comprendre lorsqu’on dit qu’à Compostelle, les pèlerins sont venus avec leurs pèlerines ou que les mandarins viennent voir l’empereur avec leur mandarine.
Efin, on peut s’amuser avec plein d’autres exemples. J’en trouve à l’instant quelques uns :
Les kapos ont avec eux leurs capotes. Les chevaliers viennent avec une chevalière…
Bonne fin de journée!

Écrit par : Michèle Roullet | 26/04/2016

C'est probablement pour éviter toute dispute sur ce sujet que les Sommaruga, et certains autres politiciens de gauche, viennent toujours par paire [...]

Écrit par : Mère-Grand | 26/04/2016

A propos de "docteur" ou même "docteure", il serait temps que les gens de quelque instruction apprennent ou se souviennent qu'il y a des docteurs qui ne sont pas médecins (docteurs ès lettres, docteurs en physique, etc.), alors que tous les médecins sont docteurs (en médecine, du moins en Suisse).

Écrit par : Mère-Grand | 26/04/2016

@ Mère Grand,

Vous savez, un couple peut choisir le nom de la femme ou de l’homme. C’est une question de choix. Mais, les personnes du monde culturel ou politique gardent fréquemment leur nom l’accolent au nom de leur conjoint(e).
Toutefois, il faut savoir qu’en Suisse, d’après la nouvelle jurisprudence, les femmes et les hommes ne peuvent pas, en principe, garder les deux noms (le leur suivi de celui de leur conjoint(e)).
Pourtant, regardez, c’est une norme fort répandue à tous les niveaux et jusqu’au niveau fédéral comme quelques exemples que je vous donne : Madame Widmer-Schlumpf, Madame Calmy-Rey, Madame Brunschwig Graf, Madame Keller-Sutter, Madame Seydoux-Christe, Madame Maury Pasquier… Et la liste n’est pas exhaustive !

Écrit par : Michèle Roullet | 26/04/2016

@Michèle Roullet
Je vous remercie de votre aimable réponse. En fait je m'essayais à une simple plaisanterie sur le sujet des épicènes ... apparemment totalement ratée.

Écrit par : Mère-Grand | 26/04/2016

Madame Roullet,

- « A Genève, pourtant, les Socialistes avec comme figure de proue Mme Salerno ont pris en otage les mots »

Et que signifie donc "prendre en otage les mots" ?

Vous-même, prenez vous en otage les mots quand vous écrivez ... "prendre en otage les mots" ?

Écrit par : Chuck Jones | 05/05/2016

Madame Roullet,

- « Est-il besoin de signaler qu’à Genève, le langage épicène est une obligation administrative ? »

Vous préférez que l'administration paye, ... avec _vos_ impôts, ... des dommages et intérêts pour troubles psychologiques à quelqu'un ayant reçu un courrier avec une formule de politesse l'ayant confondu avec quelqu'un de _l'autre_ genre ?

Écrit par : Chuck Jones | 05/05/2016

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